2.0
| Accueil | | Chroniques | | Auteur |
CommentairesElucubrations romancées - Partie 1 Septembre 2008 - Clarence Golay. Reproduction interdite © L’existence ressemble souvent à un grand point d’interrogation. “Comment” et “pourquoi” sont certainement les mots les plus usités de notre vocabulaire. A 3 ans, les enfants mitraillent leur entourage de questions pour comprendre le monde qui les entourent. « C’est quoi ça ? Et ça c’est quoi ? » Exaspérant leurs parents, c’est là le début d’un très long cycle qui ne connaîtra pas de fin. Car même adulte on ne cesse de poser des questions et de s’en poser. Parmi les plus grands mystères de l’existence, nous figurons en haut de la liste. Comprendre pourquoi et comment nous sommes ce que nous sommes, pourquoi nous pensons ce que nous pensons n’est pas aisé. Alors quand il s’agit d’entrer en relation avec quelqu’un d’autre, le mystère devient carrément insondable. Comment comprendre que deux personnes étrangères l’une à l’autre se portent soudain de l’intérêt ? N’est-ce pas là ce qu’on appelle « la magie de la rencontre » ? Souvenez-vous de votre rencontre avec l’un de vos amis. Vous ne savez pas pourquoi, vous vous êtes bien entendus. Le courant est passé et malgré la retenue des premiers instants, vous y avez repensé après l’avoir quitté. La magie a opéré, et par on ne sait quel sortilège, l’envie de le revoir vous a envahi. C'est un peu comme un coup de foudre, la décharge d'hormones en moins. A cet instant, tout se passe comme si vous aviez reconnu l'autre, et que vous en aviez été séparés depuis une lointaine vie antérieure. Vos âmes se reconnaissent et se lient : une amitié se crée. Entre Lola et moi, les choses n’avaient pas été différentes. Qu’il s’agisse du destin ou d’un fait du hasard, j’avais intégré la troupe de théâtre dont elle était membre, et nous nous étions si vite entendus que nous passions déjà pour le vieux couple de la bande. « Ca te dit un p’tit verre ? » Voilà comment tout avait commencé. Alors je commençais à m’interroger sur le destin. D’aucuns disent que nous ne choisissons pas notre famille et que les amis sont la famille que nous avons élue. S’il est question de destin, alors je crois au contraire que nos amis s’imposent à nous et que le destin ne les a pas placés là par hasard. La sagesse populaire nous dit que nous avons toujours quelque chose à apprendre de quelqu’un. Se pouvait-il qu’une relation soit décidée par une instance cosmique ? Dans ce cas que devons-nous comprendre, que devons-nous tirer des nos relations avec les autres ? Une relation ne peut-elle pas se suffire à elle-même ? Devions-nous toujours réfléchir en termes de bénéfices que l’autre pouvait nous rapporter ? Plus simplement, y a-t-il une raison derrière chaque rencontre ? Plusieurs frappés plus tard, Lola et moi avions organisé un voyage à Paris et trouvé un terrain d’entente : les mecs. Quand on ne se retournait pas sur eux, on gaspillait toute notre salive à en parler. Mais comme le dit le dicton, ceux qui en parlent le plus sont ceux qui en font le moins. Et à trop en parler on perdait de vue la réalité pour nous noyer dans un imaginaire sur lequel nous étions les seuls maîtres, et faire des hommes le support de nos rêveries sans fond. Ainsi pas d’angoisse de se faire refuser. Mais dans la solitude de la nuit, là entre des draps froids, on se met à penser à cet homme que nous avons croisé dans la journée et sur qui l’on décharge nos délires érotomanes. Si le destin existe vraiment, Lola et moi avions de sérieuses raisons de nous demander ce que nous avions fait dans une autre vie pour mériter un tel châtiment. Nous étions vierges et célibataires et n’avions jamais connu l’amour. Pour nous, l’âme sœur n’était qu’un concept utilisé par les vendeurs de cartes. Je n’avais jamais approché personne, ni même ne m’étais laissé approcher, et songeais que les relations amoureuses n’étaient qu’une source de complications inutiles. De son côté, Lola avait cédé à treize ans à ses envies précoces, engrangeant pour les années d’abstinence qui allaient suivre les réserves de sa subsistance : caresses furtives et baisers frivoles. Passés les amourettes d’adolescents et les longs moments à se tenir la main en se regardant dans le blanc des yeux dans la cour de récré, la pression est forte. Dans la rue, à la télévision, les couples sont partout et le message finit par rentrer : il ne faut pas rester seul. Plus besoin d’en prendre note, on avait collé des post-it partout. Et à devenir ascète, on prend vite du retard. Retard qu’il faut rattraper tôt ou tard. Alors je me suis demandé : quel genre d’homme avais-je bien pu être dans une vie précédente pour me refuser aux joies de l’amour à deux ? J’avais dû être un sacré Dom Juan pour promettre à Saint Pierre que je me tiendrais à carreau dans cette vie-ci… La tradition karmique enseigne que l’on évolue toujours avec le même cercle de personnes. A considérer que la réincarnation existe, le destin nous replace toujours ensemble à un moment donné, mais pourquoi ? Plus clairement, pourquoi Lola et moi nous étions-nous croisés sur le grand échiquier de l’existence ? J’avais du mal à me faire à l’idée que les mecs soient peut-être la raison pour laquelle le destin nous avait réunis. Il devait bien y avoir un motif plus louable que celui-là ? J’essayais de m’en convaincre, mais à bien y regarder je n’en voyais pas d’autre. Quand on a la vingtaine, l’amitié c’est ça. Entre détachement filial et conquêtes amoureuses éphémères, on se retrouve souvent seul à ressasser des pensées pseudo philosophiques. Alors pour ne pas fonctionner en circuit fermé, on partage et on débat avec ses amis sur les grandes questions existentielles. Au sommaire : job, sexe et relations amoureuses. Quel intérêt de consulter un psy quand on a des amis à qui l’on peut se confier pour le prix d’une consommation ? Voilà l’effet 20 ans et des poussières : on se regroupe en meute avec ses congénères et on met sur la table nos confidences, le tout entre deux bières. On se prête une oreille attentive, on donne son avis, on prend conseil. Tout ça dans l’intimité sécurisante d’un endroit que nous aimons bien. Cet endroit nous le connaissons tous. C’est le repaire de tout jeune de 20 ans, là où on vient retrouver ses amis pour parler de ses coups de blues, de ses coups de cœur ou de son p’tit coup du vendredi soir. Les enfants ont une cabane perchée en haut d’un arbre. A vingt ans, on a l’Intemporel, cette petite enclave bretonne où l’on retrouve toute la jeune intelligentsia de la ville. On y boit du Breizh Cola, pas du Coca, de l’hydromel et de la liqueur cannelle. Situé au premier étage d’un vieux bâtiment qui longe la rue de « nous avons toute la vie devant nous », l’Intemporel était notre refuge. Ce soir comme tous les soirs, Lola et moi nous y rendions pour parler mecs, mode et design. « Excuse-moi, me lança Lola, je dois aller saluer des gens». En véritable petite starlette, Lola se pavanait dans une robe rouge à pois blanc et des lunettes de soleil démesurées. Tandis que je prenais place, elle partait saluer ses fans et faire la tournée des tables. Quand elle fut revenue, on commanda thé et frappé, et on entra dans le vif du sujet. - J’ai rencontré un garçon sur Internet, il s’appelle Alexandre. C’est un beau blond aux yeux bleus. - Ah ! C’est cooli ! Cooli était un mélange d’anglicisme et de néologisme propre à Lola. Elle avait cette franche aptitude à l’enthousiasme et à la candeur qui lui faisait penser que le monde était rose bonbon et avait le goût de fraise.- Alors ça fait combien de temps que tu discutes avec ? - Quelques mois.- Et tu ne m’en as pas parlé avant, s’outra Lola, quelle vie tu m’aurais faite si je t’avais caché un truc. - Je ne te l’ai pas caché, j’ai juste oublié de le mentionner. Quoi qu’il en soit, si je t’en parle maintenant, c’est parce que je vais le rencontrer pour la première fois dans le train qui nous conduira à Paris. C’est quand même dingue ! Il sera dans le même train que nous. Si le destin existe, je suis sûr qu’il doit vouloir me faire comprendre quelque chose. - Bien sûr que c’est le destin ! Il te met un coup de pied aux fesses pour que tu passes à l’action et que t’arrêtes de fantasmer ta vie plutôt que de la vivre. - Tu peux parler ! Tu passes ton temps à fantasmer sur des mecs que tu croises dans la rue et qui t’obsèdent ensuite pendant des mois. C’est toi la nymphomane virtuelle !- Nymphomane virtuelle ? - Oui, tu passes ton temps à rêver sur les mecs sans jamais oser les aborder. - Qui c’est qui va fuir devant l’éventualité d’être enfin en couple? C’est pas moi. Tu vas rencontrer Alexandre, mais ça va pas aller plus loin. Je te connais. - En effet, je ne pense pas que ça puisse aller plus loin. - Et pourquoi pas ? Faut cesser de t’auto saboter dans tes relations mon cher. - Il a tout pour me plaire, c’est vrai. Mais même si je voulais aller plus loin, bien ça ne rentrerait pas. Une pause. Lola fixait accrochait son regard au mien en essayant de deviner le sens caché de mes propos. Puis elle comprit.- Non ? s’exclama-t-elle. Bouche bée, les yeux exorbités Lola évoquait l’un de ces personnages de dessin-animé dont les sourcils sautent au-dessus de la tête. - T’es sérieux ? - On ne peut plus. Il est monté comme un âne.- Mais attends, comment ça se fait que tu aies vu sa bite alors que tu ne l’as jamais rencontré ? - C’est venu dans la conversation.- Vous ne vous êtes jamais rencontrés et il te parle de sa bite ? Vous les gays vous êtes vraiment bizarres, dit-elle en levant un sourcil. Elle saisit sa tasse de thé baies sauvages en levant le petit doigt et bu une gorgée.- Je t’ai déjà dit que je n’étais pas gay, rappelai-je, je n’ai pas complètement renié ma partie hétéro. - D’accord, t’es bisexuel. -Je n’aime pas les étiquettes. Je crois que chaque individu peut éprouver des sentiments d’amour et de haine pour les deux sexes. C’est une question de personne. - En attendant tous mes potes qui se disaient bi ont viré homo. Ça me rappelle mon ami Bertrand. Quand on était ado, il se disait bisexuel. Il s’amusait à me toucher les seins quand il était bourré parce qu’il voulait savoir comment c’était. Mais c’est tout. Maintenant il a trouvé un mec et ça fait plus de deux ans qu’il est avec. Et plus question de sortir avec une fille. Tiens, j’ai peut-être une photo de lui… Lola entreprit de chercher son téléphone portable dans le fatras qui lui servait de sac. - Je le retrouve plus, tonna-t-elle. Appelle-moi ! Ah non ça y est, je l’ai. Elle dégaina son téléphone portable dont l’écran affichait une photo dudit ami. Je connaissais ce visage. C’est le type qui était venu se coller à moi à la piscine l’été dernier alors qu’elle avait été désertée par les quidams en vacances. Là encore, je ne pouvais me dispenser de penser qu’il s’agissait d’une intervention du destin. Destin ou coïncidence ? J’hésitais toujours. - Ca me fait penser que la majorité de mes potes mecs sont homos, reprit-elle. - C’est parce que t’es une fille à PD ! Lola grimaça en étouffant un rire et ajouta : - C’est mes parents qui vont se poser des questions ! N’empêche, pour Alexandre. Faudrait pas qu’il soit ton premier, t’imagine ! - Non c’est clair. Déjà que je me suis toujours dit que jamais rien n’entrerait dans mes fesses, alors je ne vais pas commencer avec un gros calibre. - Mais faudra bien que tu passes un jour à la casserole mon petit. - Ce n’est pas demain la veille ! Pour l’instant je n’en fais pas une priorité. La sodomie ça m’attire pas plus que ça. Tu te souviens Virginie ? demandai-je. - Oui, trop drôle. - Ben voilà. Je n’ai pas envie de me faire déboîter la mâchoire en lui tirant une pipe. Et je n’ose même pas imaginer les dégâts que ça peut causer sur le train arrière. T’imagine comme elle a dû avoir l’air con quand elle est passée aux urgences et qu’on lui a demandé comment elle s’était faite ça. Tu réponds quoi? J’étais en train de sucer mon mec TTBM et ça m’a démonté la mâchoire ? Même le médecin n’y croirait pas. -Je pense que t’as tellement mal que tu te formalises pas pour ça. T’inventes une connerie et t’avales tes anti-inflammatoires. - Enfin quoi qu’il en soit, je vais le rencontrer pour la première fois dans le train. Alors j’espère que tu ne m’en voudras pas si je vais discuter un moment avec lui. - Non, tu me connais. On devra déjà assez se supporter à Paris sans avoir à rester ensemble durant le trajet. - Bien. Dans ce cas j’irai parler avec bite de cheval ! J’éclatai de rire. - Parler, bien sûr. S’il ne lui prend pas l’envie de te violer dans les toilettes du TGV ! On s’échangea un sourire ironique.- Bite de cheval, se répéta Lola. Attention à tes petites fesses !
CommentairesThe Hostel - 1 19 février 2009 - Clarence Golay. Reproduction interdite © Lola et moi débarquions dans la ville des amoureux. A notre arrivée à la gare, j’allais faire mon compte-rendu à Lola. Alexandre était plutôt mignon, mais sa monomanie sexuelle l’avait droit flanqué dans la liste des candidats proscrits. Sur le quai, nous le recroisâmes et après les présentations de rigueur et quelques sourires, j’avais droit aux commentaires de Lola. -Il est chou ! On ne dirait pas qu’il a une matraque ! Je la regardais, les traits tombants et les sourcils relevés. -À nous Paris ! s’écria Lola. Cette remarque sonna comme un coup de départ, et on fit rouler nos valises pour rejoindre le métro. Arrivés à l’adresse de l’hôtel, on se laissait charmer par le caractère insulaire du quartier. Le pont que nous venions de traverser menait à la Métropolitaine et de l’autre côté nous accédions au quartier du Châtelet. Les bâtiments d’époque et la constellation d’arbres sur la place de l’hôtel évoquaient une description de Flaubert. Mais à voir à la porte d’entrée, l’établissement ressemblait davantage à un hôtel de passes qu’à une demeure chic du XVIIIème. A l’intérieur, la mention « Chantier interdit au public » nous fit croire que nous nous étions trompés d’adresse. Nous avons alors compris : l’hôtel Charles X n’avait de prestigieux que son nom. Une fois montées les marches de l’étroit escalier grinçant qui menaient à la réception, notre regard se heurtait à une affiche placardée contre le mur et signée par la direction : « Devant la recrudescence d’annulations de dernière minute, l’hôtel Charles X se voit obligé d’instaurer de nouvelles règles quant au versement des arrhes versées lors de la réservation. Nous nous autorisons donc à prélever la moitié du prix de la chambre si l’annulation a lieu dans les trois jours qui précèdent le séjour, et la totalité si elle a lieu le jour même. De la même façon, si l’annulation a lieu sur place, pendant le séjour il sera demandé une participation de moitié pour la nuit annulée. Bien sûr, dans le cas où nous parviendrions à relouer la (ou les) chambre(s), la somme sera intégralement restituée, et cela conformément à la tradition de notre établissement. En espérant que vous comprendrez la nécessité de telles mesures, qui nous permettront d’assurer, à l’avenir comme par le passé, des prix raisonnables, nous vous souhaitons à tous un bon et agréable séjour.» Nos regards fusionnèrent dans un élan de stupéfaction auquel je pouvais dénoter chez Lola une pointe de réjouissance. - Pourquoi les gens annulents ? lançais-je, défait. La mâchoire de Lola s'ouvrit tandis que ses lèvres demeuraient fermées et j’entendis résonner un sifflement suraigu qui vibrait jusque dans mes tempes. Ses sourcils relevés effaçaient son front, puis ses lèvres s’ouvrirent. « Vite, vite ! Une photo ! Sors ton appareil ! » Elle scandait ses mots au rythme des chiquenaudes qu’elle martelait sur mon bras. Lola et moi étions partis à l’aventure dans la jungle citadine. Notre périple prenait des airs d’anecdote et elle voulait ramener des preuves. Je m’exécutais.
Elucubrations romancées - Partie 2 Septembre 2008 - Clarence Golay. Reproduction interdite © Trop tôt ce matin là, Lola et moi étions arrivés en gare de Lausanne pour notre périple dans la capitale française. Nous nous étions levés à une heure scandaleuse pour attraper notre correspondance. Valises sous les yeux et bagages à la main, on transportait le minimum vital : une tenue par jour, et quelques extras pour briller en soirée. Dans ma valise il y avait : une gloutonnesque trousse de toilette Clarins en pleine indigestion, des boxers Calvin Klein, des chemises, une paire de chaussures, les multiples paires de chaussettes qui vont avec, un roman que je n’ouvrirais pas de tout le voyage et un jeu de cartes. Dans la valise de Lola, nous trouvions : rien. Du moins le strict nécessaire pour une fille de son âge : deux paires de jean, une robe, des petites culottes, sa trousse à maquillage et un sèche-cheveux. Autrement dit vraiment rien. Elle avait décidé de ne pas trop encombrer ses sacs en vue de l’argent qu’elle dilapiderait à Paris pour les remplir. Voilà. Il n’en fallait pas moins pour nous rendre dans la capitale de la mode. Tandis que je me demandais dans quel wagon était monté Alexandre, Lola et moi prenions place dans le TGV qui devait nous conduire dans la ville des amoureux. Alors que le train faisait chanter les rails, j’embrayais la conversation : - Tu te rends compte, ça ne fait pas six mois qu’on se connaît, que déjà nous partons ensemble à Paris. - Ah que veux-tu, c’est l’effet frappé ! Ca crée des liens, dit-elle en retroussant le nez pour replacer ses lunettes. - Je peux comprendre que les autres nous croient en couple. On serait parti à Venise que ça n’aurait pas été pire. - Nôôôn, ils savent que nous ne sommes pas en couple, dit-elle en bâillant. Ils doivent juste penser que nous sommes des fuck friends, jugea-t-elle dans un haussement d’épaules. Bien heureux d’être assis, nous sentions maintenant le poids de nos carcasses embrumées. Lola retira ses lunettes et se lova dans le fauteuil en appuyant sa tête contre la paroi. - Tu veux dormir ? lui demandai-je un peu déçu. - Oui, on s’est levé tôt et je veux être en forme pour aller à Paris. - Oui tu as raison. Je devrais songer à faire pareil. - Tu ne veux pas aller voir ton gars ? - J’irai plus tard. Je déroulai les écouteurs de mon lecteur mp3 et les plaçai dans mes oreilles pour écouter la Traviata. Me laissant glisser dans le fauteuil, je me recouvris de mon manteau de velours noir. Violetta n’en pouvait plus de mourir. Je passais en boucle son aria sans m’en lasser. Alors je commençais à m’étonner qu’une femme atteinte de phtisie puisse ainsi chanter son amour dans des airs qui ne finissaient pas. Où prenait-elle tout cet air qui était censé lui manquer ? Sur ses belles envolées lyriques, je me mis à rêver à une idylle que je mettrais en musique et que je postillonnerais au visage de celui que j’aime. Après que Violetta soit morte une bonne dizaine de fois, je décidai de me lever pour aller rejoindre Alexandre. Certainement qu’il voudrait tenter de me faire chanter la walkyrie. - Lola ? Elle réagit. - Je vais essayer de trouver Alexandre. Je te laisse comater toute seule un moment. - Pas de problèmes, articula-t-elle. Tandis que mon destin suivait les rails, je délaissais Lola pour rejoindre Alexandre. Je commençais définitivement à me dire que le monde était petit, et qu’en forçant un peu on pourrait le faire rentrer dans une boîte d’allumettes. Traversant les wagons, je dévisageais les passagers pour essayer d’y reconnaître les traits de cet inconnu dont je ne savais rien hormis les mensurations à l’entresol. Nous nous sommes reconnus tout de suite, avec cette lueur dans le regard qui disait « c’est bien toi ? ». Il n’avait rien du chasseur que j’avais pressenti. Calé dans son siège, les écouteurs dans les oreilles, il me faisait plus sembler à du gibier qui tente d’échapper à son destin. Après avoir échangé quelques banalités de rigueur, nous nous dirigions vers le wagon restaurant. « Que sommes-nous censés faire maintenant ? Aller baiser dans les toilettes ? » Je ne sais pas vraiment pourquoi j’avais dit ça, mais je l’avais dit. Entre humour et tentative de dissiper la gêne ambiante, je n’avais de toute évidence pas bien visé. A vouloir briser la glace, j’avais tout fait geler. Du moins c’est ce que je croyais jusqu’à qu’il me lance : « Je n’ai rien contre cette idée ». Un poids tira les traits de mon visage vers le bas. Et tandis qu’il me disait ça, j’arrivais à peine imaginer qu’à cinquante centimètres de moi, un peu plus bas, se trouvaient presque autant de centimètres de chair. « Mais tu n’as pas envie, on ne peut pas t’y forcer ». Je me forçai à sourire. J’étais peut-être de glace, mais là il venait de se griller. Mais coincé avec lui dans ce train, je ne pouvais pas fuir. J’étais obligé d’affronter mon destin. Après une conversation banale sur nos études respectives, j’avais appris qu’il était bisexuel et qu’il adorait lécher des chattes. Tout cela m’avait laissé perplexe. Ce n’était pas du tout ce que je recherchais. De toute évidence, mon destin n’avait rien essayé de me dire. Ça ne pouvait être qu’une… Une erreur. Le hasard. Une annonce aux haut-parleurs nous fit regagner nos places. Nous étions arrivés.
CommentairesSeptembre 2008 - Clarence Golay. Tous droits réservés ©
| Humoeurs | CommentairesÀ méditer
Commentaires| Auteur | | Accueil | The Hostel - 2 21 février 2009 - Clarence Golay. Reproduction interdite © A la réception, nous nous affranchîmes des modalités d’usage. Nous ne prendrions pas le petit-déjeuner à l’hôtel. Paris nous réservait bien des estaminets dont on se satisferait. Maintenant, nous étions presque rassurés : avec ses boiseries au mur et ses moulures au plafond, la réception de l’hôtel n’avait rien à voir avec ce que nous avions imaginé. Derrière son comptoir de bois massif, le réceptionniste nous informa que notre chambre n’avait pas été libérée à temps et nous invita à lui laisser nos valises le temps d’aller prendre un café et de revenir une fois la chambre faite. Ce que l’on fît. A notre retour, on nous remit les clés. On entreprit de monter dans notre chambre qui était perchée au troisième étage. Nous montâmes les escaliers enténébrés et humides desquels s’exhalaient des relents de moisissures. Le faste de la réception était un faux-semblant, une publicité mensongère. La tapisserie se décollait par endroits et des morceaux de plâtres constellaient le sol. Rien à voir avec les boiseries et les meubles en bois massif. On était pourtant prévenu : l’hôtel était en travaux et une autre feuille punaisée contre le mur nous le rappelait, dans le cas où nous aurions pensé que les câbles électriques qui pendaient ici et là faisaient partie de la décoration : "L’entreprise C. s’excuse auprès de la clientèle du bruit et du dérangement occasionné durant les travaux de rénovation effectués dans l’hôtel." J’ouvris la porte et Lola se précipita dans la chambre. La pièce ressemblait à une photographie du siècle dernier : jaunie par le temps, immobile. La poussière qui recouvrait le manteau de la cheminée renforçait cette impression. Il nous semblait entrer dans la chambre d’une vieille dame décédée. Pas de cadavre. De sa mort, il ne restait que l’odeur. Tel était le scénario dont je me sentais l’acteur. Le tissu usé des couvertures, dont on pouvait imaginer que le chat de la défunte s’était fait les griffes dessus, était décoloré et troué. Et probablement que son chat lui avait mangé les yeux avant qu’on ne s’aperçoive que la malheureuse était morte. Et alors que j’avais l’impression de rendre visite à une morte, je me suis dit que c’était le triste scénario que la vie réservait aux célibataires : mourir seul dans un trou à rats, dévoré par son chat ! Je regardai le deuxième lit qui bordait le premier. Le matelas était à découvert et maculé de taches dont je préférais ignorer quelle en était la cause. Alors un autre scénario me vint en tête. Pas de chats cette fois, mais un manteau en fausse fourrure que porterait une femme, une prostituée, maquillée du plus mauvais effet. Je pouvais m’imaginer le regard lubrique de son client sortant le porte-monnaie et ouvrant la braguette. - C’est sordide, lançais-je. Et ils ont oublié de faire le deuxième lit. - On leur dira quand on descendra. Tu m’expliques ce que fait l’insecticide près du radiateur ? me questionna Lola les yeux rivés sur l’aérosol. - Tu as encore des doutes ? L’affaire était évidente. L’hôtel devait être infesté de parasites. Le contraire m’eut étonné. Il restait à déterminer si les draps avaient effectivement été changés et si l’on ne risquait pas de retrouver des poils de cul coincés entre les couvertures. - Et on doit rester ici 5 jours ? - On s’en fiche, on est là pour dormir. - Si j’avais su, ajoutai-je, j’aurais demandé à Isobel de nous héberger. - C’est trop tard. Maintenant que nous avons payé autant rester ici. On ne va pas les laisser débiter ma carte de crédit si on ne reste pas dormir. Lola continuait son inspection et me désigna la douche. On y entrait par une ouverture qu’aucune porte ne fermait. Le comble du luxe veut que dans les chambres d’hôtel hyper design la douche soit ouverte sur la chambre. Ainsi n’est-il pas rare dans les luxueux hôtels parisiens de voir une baignoire ou une douche au pied du lit. Bien que le concept reste discutable sur le plan pratique, il n’en demeure pas moins d’une élégance et d’une inventivité certaines. Mais dans notre chambre, des plaques de Placoplatre délimitaient la douche et formaient un bloc dont les extrémités supérieures ne touchaient même pas le plafond. À ce stade, il devient carrément inutile de mentionner que ce box exigu restreignait tout mouvement. Le concept, quand il répond à un souci d’esthétisme et de fonctionnalité, est intéressant pour les couples en mal de romantisme. Il devient beaucoup moins captivant lors d’un week-end entre copains ! Surtout quand il ne répond à aucun égard architectural. - Et les toilettes ? demandai-je. - Il n’y en a pas, répondit-elle comme si plus rien ne l’étonnait. - On devait avoir les toilettes dans la chambre, fulminai-je. On devrait descendre faire un scandale ! - Tu veux qu’on fasse quoi ? C’est écrit qu’ils ne rembourseraient pas. Et puis il faudrait trouver un autre hôtel… Les toilettes, qu’on nous avait promises dans la chambre se trouvaient donc sur le palier… de l’étage en dessous ! Je me voyais déjà descendre à quatre heures du matin des escaliers qui n’étaient même pas éclairés pour me rendre dans des toilettes surplombant une très sordide cour intérieur, qui évoquait davantage la ruelle renfoncée d’un film d’horreur qu’une enclave paisible au cœur de l’agitation citadine. En fait de film d’horreur, nous vivions un véritable cauchemar. Alors que j’en étais encore à me demander si j’arriverais à trouver une stratégie pour préserver ma pudeur en sortant de la douche, Lola entreprit, si je puis dire, de sauter dans le bain la première. Elle espérait ainsi estomper les effets léthargiques de notre voyage en train et profiter de notre premier après-midi à Paris. Quand elle eut finit de se doucher, tandis que je jouais la carte de la fausse pudeur pour tenter de ne rien entrevoir de son anatomie, elle sortit de la douche et s’essuya. Parce que je n’allais passer cinq jours sans me doucher, je suivais Lola dans son entreprise et sautai sous la douche. Frais et habillés, la réalité des faits nous sembla soudainement plus supportable. Faisant face au miroir crasseux qui surmontait la cheminée, Lola ajustait les boucles de ses cheveux et se préparait pour notre première sortie dans les rues de Paris.
"Voilà où les contes de fées nous ont conduits : vers cette contrée pas si lointaine qu’on appelle no man’s land !"
| Chroniques | Un conte de fées à Paris Juin 2009 - Clarence Golay. Reproduction interdite © Il était une fois... … Paris. Sa tour Eiffel, les balades en bateau-mouche, ses parcs et ses jardins somptueux. Avec ses parcours et son ambiance romantiques, la ville bat au rythme du cœur des amoureux qui se baladent le long de son artère principale : la Seine. Ce sont sur les quais de ce fleuve que la légende veut toujours que l’on voie des amoureux expérimenter l’effet hérissant du french kiss. Mais à dire vrai, mon indécrottable cynisme me souffle que l’on assiste là à plus de seines de ménage et de rupture criantes qu’à de tendres et langoureuses embrassades. D’ailleurs, pour quelle autre raison que les chagrins d’amour pourrait-on lire sur les abords de la Seine le numéro d’urgence à appeler en cas d’accident ? A mon avis, il n’y a pas d’accidents. Qui tombe dans la Seine le fait volontairement en tentant de noyer ses larmes dans celles de ceux qui se sont abandonnés à elle avant lui. Avec ses vieux vélos, ses pneus et ses morts, la Seine est la maîtresse des réprouvés, accueillant dans son lit ceux auxquels l’amour a tourné le dos. Quoi qu’il en soit, l’amour à la française est une marque de fabrique, et comme n’importe quel autre produit, il s’exporte et fait la réputation de cette capitale qu’on appelle non sans raisons la « ville des amoureux ». A Paris, les couples se font et se défont. Il y a ceux qui se déchirent sur les quais de Seine, et il y a ceux qui partagent un lit une place dans un hôtel minable. Depuis notre arrivée, Lola et moi cohabitions dans ce lit pouilleux de quatre-vingt-dix centimètres sur deux mètres. Voilà qui était un prétexte suffisant pour mettre fin à notre couple et courir se jeter dans le Seine. Mais ce qui aurait pu nous donner des envies de suicides nous encourageait à ne pas se laisser aller à un tourisme oisif. Après un démarchage interminable avec le réceptionniste qui nous avait offert de changer de chambre pour quelques billets, nous nous étions résolus à ne rien dépenser de plus pour une chambre qui qu’on nous avait promise avec des toilettes et deux lits, quand elle n’offrait qu’un lit une place et des toilettes sur le palier. « C’est à cette seule condition que nous pouvons garantir des prix raisonnables » avait-il déclaré sur un air plein d’assurance. « Bon, après tout on s’en fiche, tentions-nous de nous convaincre, on n’est pas là pour dormir ! ». Voilà qui était certain, nous n’étions pas tentés de nous prélasser à l’hôtel et pouvions partir à l’aventure dans les rues de Paris ! Et dormir dans ce donjon moderne aux airs d’hôtel de passes, c’était déjà de l’aventure, et se rendre aux toilettes en plein milieu de la nuit requérait de vrais talents de spéléologue ! Mais tandis que nous venions de nous réveiller dans ce lit étroit, je commençais à m’interroger sur le besoin d’une vie à deux. Pourquoi vouloir partager son lit quand on peut être seul à en profiter ? Vouloir à tout prix être en couple, c’est comme dormir dans un lit une place : inconfortable. A force de contes de fées, on avait tenté de nous faire accroire pendant toute notre enfance que nous étions incomplets et qu’il fallait trouver le Prince Charmant qui viendrait nous révéler à nous-mêmes. Alors, dans cette incomplétude à laquelle on a réussi à nous faire croire, on s’évertue à partir à la recherche du Prince Charmant. Et rien de tel que le romantisme de Paris pour partir en quête de la grenouille qui se transformera en PC – le mythique Prince Charmant.
é C u L ubrations Quand amour rime avec aller-retour...